Introduction : la pièce où personne ne vous regarde n'existe plus
Mardi, 23 h 14. Le thermostat note que le chauffage est resté à 19 °C alors qu'il devrait baisser : quelqu'un est encore debout. L'enceinte du salon a enregistré trois réveils de son micro dans la soirée — dont deux faux positifs, avec les quelques secondes d'audio qui vont avec. L'aspirateur robot a terminé sa cartographie du couloir et sait désormais qu'un meuble a changé de place. La sonnette vidéo a filmé quatre passages devant votre porte, dont celui de votre voisine à 19 h 40. Et l'ampoule de la chambre s'est éteinte à 23 h 51.
Aucun de ces appareils n'est un mouchard. Chacun rend un vrai service. Mais mis bout à bout, ils écrivent chaque jour un journal de bord extraordinairement précis : vos horaires de lever et de coucher, vos absences, la composition du foyer, la fréquence de vos visites, le plan exact de votre logement, et — dans certains cas — des bribes de ce qui se dit chez vous.

Le logement était historiquement le dernier espace où l'on n'était pas mesuré. Ce n'est plus le cas, et la bascule s'est faite sans décision consciente : un cadeau de Noël, une box offerte par le fournisseur d'énergie, un abonnement de télésurveillance, un robot en promotion. Ce guide fait l'inventaire honnête de ce qui sort réellement de chez vous, de ce que la loi impose aux fabricants, et des réglages qui changent quelque chose — sans exiger de vivre à la bougie.
Ce que chaque appareil sait vraiment de vous
L'inventaire, pièce par pièce
Les fabricants communiquent sur la fonction. Le sujet intéressant, c'est la donnée dérivée : ce qu'on peut déduire d'un usage banal.
| Appareil | Donnée brute collectée | Ce qui s'en déduit |
|---|---|---|
| Enceinte / assistant vocal | Mot d'activation, extraits audio, historique des requêtes | Composition du foyer, langue, centres d'intérêt, horaires, enfants |
| Thermostat connecté | Température, présence, consignes horaires | Heures de lever/coucher, absences, vacances, télétravail |
| Sonnette ou caméra vidéo | Flux vidéo, détections de mouvement horodatées | Visiteurs, rythme de vie, voisinage, livreurs, allées et venues |
| Aspirateur robot | Cartographie LiDAR, obstacles, surfaces | Plan du logement, nombre de pièces, mobilier, superficie réelle |
| Télévision connectée | Contenus affichés (ACR), applications, durée | Habitudes culturelles, opinions, horaires, foyer avec enfants |
| Compteur communicant | Courbe de charge électrique | Présence, appareils utilisés, heures de douche ou de cuisson |
| Montre / balance connectée | Poids, sommeil, fréquence cardiaque, cycles | Données de santé au sens de l'article 9 du RGPD |
| Ampoules et prises pilotées | Horaires d'allumage, scénarios | Occupation pièce par pièce |
Prise isolément, chaque ligne paraît anodine. Le problème est la corrélation : une courbe de charge électrique croisée avec des horaires d'éclairage et des détections de sonnette donne un portrait comportemental qu'aucun questionnaire ne vous ferait remplir.
Le cas particulier de l'écoute
C'est la peur numéro un, et elle mérite une réponse précise. Les assistants vocaux grand public fonctionnent avec une détection locale du mot-clé : l'appareil écoute en permanence, mais ne transmet en principe qu'à partir du déclenchement. Le vrai sujet, ce sont les faux déclenchements — un mot ressemblant, un dialogue de série télé — qui envoient quelques secondes de conversation privée vers un serveur, parfois écoutées ensuite par des annotateurs humains pour améliorer la reconnaissance.
Ce point n'est pas théorique : la CNIL et plusieurs autorités européennes ont travaillé sur ce sujet à partir de 2019, après la révélation de campagnes de transcription humaine d'extraits vocaux chez plusieurs grands fournisseurs. Les plateformes ont depuis rendu ces programmes optionnels et ajouté des historiques consultables. Conclusion pratique : désactivez la contribution à l'amélioration des services et purgez régulièrement l'historique vocal dans les réglages de compte. Ce n'est pas une option obscure, elle existe chez tous les grands acteurs.
Le cas particulier de l'aspirateur robot
Un robot haut de gamme embarque un télémètre laser et construit un plan métré de votre logement. Ce plan est stocké dans le cloud du fabricant pour permettre le pilotage à distance. Des travaux de chercheurs ont montré qu'une cartographie domestique permet de déduire la superficie, le niveau de vie approximatif, la présence d'enfants et le mobilier. Des incidents de fuite d'images captées par des robots équipés de caméras ont par ailleurs été documentés par la presse technologique américaine. Vérifiez donc si votre modèle propose un mode de fonctionnement sans cloud ou une suppression de carte, et privilégiez à l'achat un aspirateur robot sans caméra quand la fonction ne vous sert pas.
Les risques réels, classés par probabilité
Distinguer la menace spectaculaire de la menace probable évite la paranoïa inutile.
Très probable — l'exploitation commerciale. Vos usages alimentent des profils publicitaires et des modèles de recommandation. C'est le modèle économique dominant, en particulier sur les téléviseurs connectés dont la reconnaissance automatique de contenu (ACR) identifie ce qui s'affiche à l'écran, y compris depuis une clé HDMI externe.
Probable — la fuite par le fournisseur. Une base de comptes clients compromise, et ce sont des adresses, des numéros, parfois des flux vidéo qui circulent. Le foyer n'y peut rien : le risque est chez le prestataire.
Moyennement probable — l'usage domestique détourné. Caméra intérieure consultée par un conjoint, historique vocal lu par un proche, géolocalisation partagée « pour la sécurité » qui devient un outil de contrôle. C'est, dans les faits, le scénario le plus fréquemment rapporté aux associations d'aide aux victimes.
Peu probable mais sévère — l'intrusion technique. Appareils jamais mis à jour, mots de passe par défaut, ports ouverts. Les campagnes de botnets IoT exploitent massivement ce terrain. L'ANSSI rappelle régulièrement que les objets connectés constituent le maillon faible d'un réseau domestique.
Retenez la hiérarchie : le risque n'est presque jamais « un pirate vous espionne », il est « une entreprise vous profile » et « quelqu'un de votre entourage y accède ».
Ce que la loi vous garantit (et ce qu'elle ne garantit pas)
Le socle RGPD
Un objet connecté qui traite des données personnelles relève pleinement du Règlement général sur la protection des données. Concrètement, le fabricant vous doit :
- une information claire sur les finalités et les durées de conservation ;
- un consentement libre pour tout ce qui n'est pas nécessaire au service — la publicité ciblée n'est jamais « nécessaire » ;
- un droit d'accès à vos données et un droit à l'effacement ;
- la portabilité de ce que vous avez fourni ;
- la sécurité par défaut et dès la conception (article 25).
La CNIL publie des fiches spécifiques sur les assistants vocaux, les caméras et les dispositifs de la maison connectée : c'est la source française de référence, gratuite et lisible.
Caméras et sonnettes : la règle qui surprend
Vous pouvez filmer votre propriété. Vous n'avez pas le droit de filmer la voie publique, le palier commun d'un immeuble, l'entrée du voisin ou son jardin. Une sonnette vidéo mal orientée est une infraction, et le sujet alimente une part croissante des litiges de voisinage. Le remède est simple : réglez les zones de détection pour exclure tout ce qui n'est pas chez vous, et affichez une information visible si des visiteurs sont filmés.
Les nouveautés européennes
Deux textes changent la donne à moyen terme. Le Data Act européen, applicable à partir de septembre 2025, impose que l'utilisateur d'un objet connecté puisse accéder aux données générées par cet objet et les transférer à un tiers — de quoi casser les écosystèmes fermés. Le Cyber Resilience Act, adopté en 2024, imposera progressivement aux produits connectés vendus dans l'Union des exigences de sécurité et une durée minimale de support en mises à jour. Ce dernier point est décisif : un objet non mis à jour est un objet dangereux, et l'obsolescence logicielle était jusqu'ici la norme.
Le plan d'action : cinq niveaux, du plus simple au plus exigeant

Niveau 1 — L'inventaire (30 minutes)
Ouvrez l'interface d'administration de votre box internet et listez les appareils connectés. La plupart des foyers découvrent deux à quatre équipements oubliés : une vieille tablette, une imprimante, une console, un objet d'un ancien colocataire. Tout ce qui est connecté sans être utilisé doit être déconnecté. Notez le résultat dans un carnet papier — un simple carnet à couverture rigide fait très bien l'affaire pour tenir à jour la liste, les modèles et les dates de mise à jour.
Niveau 2 — Les réglages qui comptent (une soirée)
Pour chaque appareil restant, cherchez systématiquement ces cinq points :
- Mot de passe unique — jamais celui par défaut, jamais réutilisé.
- Double authentification sur le compte fabricant, surtout pour les caméras.
- Désactivation de la contribution à l'amélioration du produit (audio, diagnostics, statistiques d'usage).
- Refus du ciblage publicitaire dans les paramètres de confidentialité.
- Purge de l'historique (vocal, vidéo, cartographie) et réduction de la durée de conservation au minimum proposé.
Sur les téléviseurs, cherchez spécifiquement la ligne relative à la reconnaissance de contenu : elle porte des noms variables selon les marques, souvent camouflée derrière un intitulé promettant des « recommandations personnalisées ».
Niveau 3 — Séparer les réseaux (une heure)
C'est le geste le plus efficace et le plus ignoré. Créez un réseau wifi invité sur votre box et placez-y tous les objets connectés. Vos ordinateurs, téléphones et disques de sauvegarde restent sur le réseau principal. Résultat : un objet compromis ne peut plus atteindre vos fichiers personnels. Si votre box ne le permet pas correctement, un routeur wifi avec réseau invité pris en complément règle la question pour une somme modeste.
Niveau 4 — Couper physiquement (cinq minutes)
Rien ne remplace l'interrupteur. Une prise connectée avec minuterie permet de couper une enceinte ou une caméra intérieure aux heures où elle ne sert à rien. Pour les webcams d'ordinateur et certaines caméras, un cache-webcam adhésif reste le dispositif le plus fiable du marché : il ne se met pas à jour, ne se pirate pas et coûte moins d'un café. Et si vous partez en vacances, débranchez : la maison n'a pas besoin d'être bavarde pendant votre absence.
Niveau 5 — L'alternative locale (un week-end)
Pour qui veut aller plus loin, il existe un écosystème de domotique locale où les données ne quittent pas le logement. Des solutions ouvertes permettent de piloter éclairages, volets, thermostats et capteurs sans compte cloud, en s'appuyant sur des protocoles comme Zigbee, Z-Wave ou Matter en local. Le ticket d'entrée est un petit ordinateur du type nano-ordinateur Raspberry Pi et une clé de communication radio. Ce n'est pas grand public, mais c'est aujourd'hui la seule configuration où l'on peut affirmer que la maison ne parle à personne.
Les angles morts dont on ne parle jamais
Les invités
Vos amis, la nounou, le plombier n'ont pas consenti à être enregistrés. Une caméra intérieure filmant une personne employée à domicile pose un vrai problème juridique : la surveillance permanente d'un salarié sur son lieu de travail est interdite, et le domicile devient un lieu de travail dès lors qu'on y emploie quelqu'un. Prévenez, ou coupez.
Les enfants
Une enceinte dans une chambre d'enfant enregistre les requêtes d'un mineur qui n'a aucune idée de ce qu'est une politique de confidentialité. Les jouets connectés à micro ont d'ailleurs été retirés du marché dans plusieurs pays européens après des alertes de régulateurs. Pour l'écoute d'histoires ou de musique, une enceinte audio sans microphone rend le même service sans produire la moindre donnée.
Le déménagement et la revente
Un objet revendu sans réinitialisation complète emporte avec lui l'historique, les cartes, parfois les identifiants wifi. Avant toute revente ou tout don : réinitialisation d'usine et suppression de l'appareil depuis le compte fabricant — les deux, l'une ne fait pas l'autre.
Le logement loué
Un propriétaire ne peut pas installer de caméra à l'intérieur d'un logement loué, ni dans les parties privatives d'une location saisonnière. Les plateformes l'interdisent également dans les espaces intérieurs. Si vous en découvrez une, photographiez, signalez, et sachez que l'atteinte à l'intimité de la vie privée est un délit pénal.
Et quand il faut dire quelque chose sans se nommer
Il arrive qu'on découvre un dispositif problématique : une caméra du voisin braquée sur votre fenêtre, un objet connecté oublié dans un logement partagé, un équipement installé par un tiers sans information. Signaler frontalement expose parfois à des représailles de voisinage ou à un conflit familial durable.
Dans ces situations, un message dissocié de votre identité permet d'alerter, de demander un retrait ou d'ouvrir une discussion sans mettre son nom en première ligne. C'est précisément l'usage d'un envoi de SMS anonyme : poser un fait, laisser l'autre réagir, et se réserver la possibilité de passer à la voie officielle — courrier recommandé, plainte, ou saisine de la CNIL — si rien ne bouge.
À retenir
- Vos objets connectés ne vous espionnent pas individuellement ; ensemble, ils décrivent votre vie avec une précision que vous n'accepteriez d'aucun questionnaire.
- Les trois gestes à plus fort rendement : réseau wifi invité, purge des historiques, désactivation de la publicité ciblée dans chaque application.
- Le risque le plus fréquent est domestique et relationnel, pas criminel.
- Une caméra ne doit filmer que chez vous ; une sonnette mal orientée est une infraction.
- Le Data Act et le Cyber Resilience Act renforcent vos droits : à l'achat, regardez désormais la durée de support logiciel comme vous regardez la garantie.
La maison connectée n'est pas à rejeter en bloc. Elle demande simplement ce qu'on n'a jamais appris à lui demander : à quoi sert cet appareil, à qui parle-t-il, et que se passe-t-il si je le débranche ? Dans neuf cas sur dix, la réponse à la dernière question est : rien du tout.
Sources et ressources : CNIL (fiches « objets connectés », « assistants vocaux » et « caméras et vidéosurveillance chez soi »), ANSSI (recommandations de sécurisation du réseau domestique), Règlement (UE) 2016/679 (RGPD), Règlement (UE) 2023/2854 dit Data Act, Règlement (UE) 2024/2847 dit Cyber Resilience Act.



