Introduction : le mouchard sur lequel vous êtes assis
Nous consacrons beaucoup d'énergie, sur ce site, à discipliner nos téléphones : permissions, identifiants publicitaires, messageries chiffrées, systèmes alternatifs. Pendant ce temps, la plupart d'entre nous montent chaque matin dans un objet qui produit davantage de données personnelles qu'un smartphone, qui ne demande presque jamais de consentement clair, et dont personne ne pense à consulter les réglages : leur voiture.
Une berline vendue en 2026 embarque entre soixante et cent capteurs, une carte SIM intégrée, un GPS, un ou plusieurs microphones, souvent une caméra intérieure d'aide à la conduite. Elle sait où vous dormez, à quelle heure vous partez, si vous freinez brutalement, combien de personnes sont assises à bord, et — dès que vous avez branché votre téléphone une seule fois — comment s'appellent vos contacts.

En septembre 2023, la Mozilla Foundation publiait une étude devenue une référence, « Privacy Not Included », après avoir examiné vingt-cinq marques automobiles. Conclusion : les voitures constituent la pire catégorie de produits jamais évaluée par ses chercheurs en matière de vie privée. Aucune des vingt-cinq marques ne satisfaisait aux critères minimaux de sécurité et de contrôle des données.
Ce guide s'adresse à quiconque conduit — voiture personnelle, véhicule de fonction, location de vacances, autopartage — et souhaite que ses déplacements ne deviennent pas une archive consultable par des tiers.
Ce que votre véhicule enregistre réellement
Les données techniques : l'EDR et le journal de bord
Tout véhicule neuf vendu dans l'Union européenne depuis juillet 2024 doit être équipé d'un enregistreur de données d'événement (EDR), imposé par le règlement européen 2019/2144 sur la sécurité générale des véhicules. Ce dispositif conserve, en boucle, les quelques secondes précédant un choc : vitesse, accélération, position de la pédale de frein, port de la ceinture, déclenchement des airbags.
Le règlement précise que ces données doivent être anonymes et ne pas permettre l'identification du conducteur. En pratique, elles sont lues via le port de diagnostic du véhicule — et un véhicule identifié par son numéro VIN, c'est un propriétaire identifié au fichier des immatriculations.
À côté de l'EDR, le calculateur enregistre en permanence une masse d'informations bien moins encadrées :
| Donnée collectée | À quoi elle sert officiellement | Ce qu'elle révèle |
|---|---|---|
| Position GPS horodatée | Navigation, appel d'urgence | Domicile, lieu de travail, habitudes |
| Kilométrage et cycles moteur | Maintenance prédictive | Fréquence et amplitude des déplacements |
| Détecteurs de présence sur sièges | Airbags, alerte ceinture | Nombre de passagers, régularité |
| Répertoire et journal d'appels | Kit mains libres | Cercle social complet |
| Historique de destinations | Confort utilisateur | Médecin, avocat, lieu de culte, domicile d'un proche |
| Style de conduite | Sécurité, garantie | Profil de risque commercialisable |
L'eCall : un service utile, une SIM permanente
Depuis 2018, tout véhicule neuf homologué en Europe embarque le système eCall, qui appelle automatiquement le 112 en cas d'accident grave et transmet la position. Le dispositif a été conçu avec des garde-fous : le règlement 2015/758 impose que les données soient conservées en mémoire tampon et écrasées en continu, et interdit le suivi permanent par ce canal.
Le problème n'est pas l'eCall lui-même. C'est que sa carte SIM cohabite avec les services connectés propriétaires du constructeur, qui, eux, ne relèvent d'aucune obligation d'anonymisation. Application mobile, mise à jour à distance, ouverture des portes par téléphone, assistance : autant de canaux par lesquels des données de localisation remontent en continu vers un serveur, généralement hébergé hors du véhicule et parfois hors d'Europe.
Qui reçoit ces données
Le constructeur, premier destinataire
Les conditions générales d'utilisation des services connectés, acceptées d'un doigt lors de la livraison, autorisent presque toujours la transmission des données au constructeur, à ses filiales, et à des « partenaires ». La CNIL, dans son pack de conformité « Véhicules connectés et données personnelles » publié en 2017 puis complété par les lignes directrices du Comité européen de la protection des données (CEPD) en 2021, rappelle un principe simple : la localisation d'un véhicule est une donnée personnelle dès qu'elle est rattachable à une personne, et elle exige une base légale claire.
Le CEPD recommande d'ailleurs explicitement un traitement local, dans le véhicule, chaque fois que c'est techniquement possible. La réalité commerciale va dans le sens inverse : la donnée automobile est devenue un actif, et plusieurs constructeurs ont créé des filiales dédiées à sa valorisation.
L'assureur et le boîtier télématique
Les offres « pay how you drive » proposent une réduction de prime en échange d'un boîtier ou d'une application qui note votre conduite. La CNIL a encadré ces dispositifs dès 2010 par une norme spécifique, aujourd'hui remplacée par un régime d'analyse d'impact. Trois points méritent réflexion avant de signer :
- Le refus du dispositif ne doit pas être sanctionné par une tarification punitive déguisée.
- La géolocalisation fine n'est pas nécessaire pour évaluer un style de conduite : les accélérations et freinages suffisent.
- Un historique de trajets constitue une preuve redoutable en cas de litige — y compris contre vous, y compris dans une procédure qui n'a rien à voir avec l'automobile.
Les tiers : garages, loueurs, revendeurs
Un passage à l'atelier suffit pour qu'un technicien lise la mémoire du calculateur. Une location de trois jours suffit pour que votre répertoire téléphonique reste dans le système d'infodivertissement du véhicule suivant. Une revente d'occasion, si vous n'avez rien effacé, transmet à l'acheteur votre adresse personnelle enregistrée comme destination « Maison ».
L'espace public : la lecture automatisée des plaques
Enfin, votre voiture est identifiable de l'extérieur, sans aucune électronique embarquée. Les dispositifs de lecture automatisée des plaques d'immatriculation (LAPI) équipent les péages en flux libre, certains parkings, les contrôles de zones à faibles émissions et divers dispositifs de police encadrés par le code de la sécurité intérieure. La Quadrature du Net documente régulièrement l'extension de ces usages. Une plaque n'est pas une donnée que l'on chiffre : c'est un identifiant permanent, affiché en grand, à l'avant et à l'arrière.
Les gestes qui changent quelque chose

1. Faire l'inventaire de votre propre véhicule
Avant de régler quoi que ce soit, sachez ce que vous conduisez. Dans les menus de l'écran central, cherchez les rubriques « Services connectés », « Confidentialité », « Partage de données ». Selon les marques, on y trouve un interrupteur global de désactivation du partage, parfois un mode « données minimales » qui conserve l'eCall et coupe le reste.
Notez ce que vous trouvez sur papier plutôt que dans une note de téléphone — un simple carnet de notes à couverture rigide fait très bien l'affaire pour tenir la liste des comptes, réglages et identifiants liés au véhicule, à ranger avec les papiers de la voiture et non dans la boîte à gants.
2. Ne jamais synchroniser son répertoire
C'est le geste le plus rentable de tous. Lorsque vous connectez un téléphone en Bluetooth, le véhicule propose systématiquement d'importer contacts, messages et journal d'appels. Refusez. Le kit mains libres fonctionne parfaitement sans : vous pouvez émettre et recevoir des appels, seul l'affichage des noms disparaît.
Si vous tenez à l'appairage complet, faites-le sur votre voiture, jamais sur un véhicule partagé, de location ou d'entreprise. Pour la musique, une simple clé USB avec vos fichiers, ou un adaptateur Bluetooth audio autonome branché sur la prise auxiliaire, évite toute liaison entre le téléphone et l'ordinateur de bord.
3. Nettoyer le système avant de rendre ou de vendre
L'ADEME et les associations de consommateurs rappellent régulièrement ce point trop négligé : un véhicule d'occasion se vend avec sa mémoire. Avant de rendre les clés :
- Supprimez les appareils appairés (menu Bluetooth → « Appareils connus » → supprimer).
- Effacez l'historique de destinations et les points d'intérêt enregistrés, en particulier « Domicile » et « Travail ».
- Videz les comptes connectés : sessions de streaming, comptes de recharge électrique, profils conducteur.
- Lancez la réinitialisation d'usine du système d'infodivertissement, souvent nichée dans « Paramètres → Système → Réinitialiser ».
- Depuis l'application mobile du constructeur, dissociez votre compte du numéro VIN du véhicule. C'est l'étape la plus oubliée, et celle qui laisse le plus longtemps un accès distant à l'ancien propriétaire… ou lui laisse voir la vie du nouveau.
À l'inverse, quand vous achetez d'occasion, exécutez la même liste : rien ne garantit que le vendeur l'ait fait, et vous héritez peut-être d'un compte tiers capable de géolocaliser votre voiture.
4. Reprendre la main sur la navigation
Le GPS intégré au véhicule alimente le constructeur. Une navigation utilisée depuis un support de téléphone pour voiture, avec une application cartographique fonctionnant hors ligne, ne transmet rien à personne : la carte est téléchargée, le calcul d'itinéraire se fait localement, aucune requête ne part vers un serveur. Organic Maps et OsmAnd, tous deux fondés sur OpenStreetMap, sont les options les plus documentées côté logiciel libre.
Si vous utilisez malgré tout la navigation embarquée, prenez l'habitude de ne jamais enregistrer votre adresse exacte comme destination « Maison ». Saisissez un point à cinq cents mètres — un rond-point, un parking public. Vous connaissez le chemin sur la fin.
5. Traiter la question du boîtier et des dashcams
Les caméras embarquées posent une question symétrique. Une dashcam filme l'espace public et, potentiellement, des visages et des plaques. La CNIL est claire : un usage strictement privé est licite, mais la diffusion des images sur les réseaux sociaux ne l'est pas sans floutage, et l'enregistrement de l'habitacle avec des passagers suppose leur information. Choisissez un modèle en boucle courte, sans connexion cloud obligatoire et sans compte en ligne : une dashcam à enregistrement local sur carte microSD reste préférable à un modèle qui téléverse automatiquement vos trajets.
Quant aux boîtiers d'assurance, relisez le contrat avec un œil sur la finalité déclarée. Si le boîtier remonte une géolocalisation permanente alors que la finalité annoncée est l'évaluation de la conduite, vous êtes fondé à demander la minimisation, article 5 du RGPD à l'appui.
Exercer vos droits : la lettre qui fait bouger les lignes

Le RGPD s'applique intégralement aux données de véhicule. Trois droits sont particulièrement efficaces ici :
Le droit d'accès (article 15) vous permet d'obtenir la copie de toutes les données rattachées à votre VIN et à votre compte constructeur : historiques de position, événements techniques, destinataires. Les réponses sont souvent instructives — et parfois embarrassantes pour l'expéditeur.
Le droit d'opposition (article 21) vous permet de refuser un traitement fondé sur l'intérêt légitime, ce qui couvre une bonne part de la valorisation commerciale des données de conduite.
Le droit à l'effacement (article 17) s'exerce notamment à la revente du véhicule, pour purger les serveurs du constructeur des trajets associés à votre période de possession.
Adressez votre demande au délégué à la protection des données (DPO) du constructeur ou du loueur — son contact figure obligatoirement dans la politique de confidentialité. Le responsable de traitement dispose d'un mois pour répondre. Passé ce délai, ou en cas de réponse évasive, la plainte en ligne auprès de la CNIL prend une dizaine de minutes et déclenche un traitement réel.
Conservez une trace de vos échanges : un courrier recommandé électronique, ou à défaut un envoi papier avec accusé de réception, vaut infiniment mieux qu'un formulaire web sans copie. Pour les demandes sensibles, il est parfois plus simple de donner un canal de rappel qui ne soit pas votre ligne principale — un numéro secondaire ou un envoi de SMS anonyme suffit à ouvrir un dialogue sans livrer d'emblée votre identifiant téléphonique le plus durable.
Trois situations concrètes
La location de vacances
Vous récupérez un véhicule à l'aéroport, vous branchez votre téléphone, vous saisissez l'adresse de la location. Deux semaines plus tard, tout cela est encore là. Réflexe : n'appairez pas, utilisez un chargeur allume-cigare avec câble et votre propre navigation hors ligne, et à la restitution, faites la réinitialisation d'usine du système multimédia — cela prend deux minutes sur le parking.
Le véhicule de fonction
Un employeur peut géolocaliser un véhicule professionnel, mais la CNIL encadre strictement cet usage : information préalable des salariés, consultation du CSE, interdiction du suivi en dehors du temps de travail, et interdiction absolue de géolocaliser un représentant du personnel dans l'exercice de son mandat. Le salarié doit pouvoir désactiver le dispositif pendant ses trajets personnels. Si ce n'est pas le cas, le dispositif est irrégulier.
La voiture d'occasion revendue à un inconnu
Le pire scénario n'est pas commercial, il est personnel : une séparation conflictuelle, un ancien conjoint resté associé au compte constructeur, et une application qui affiche en temps réel la position du véhicule. Dissocier le compte n'est pas un détail administratif, c'est une mesure de sécurité. Si vous ne parvenez pas à le faire vous-même, le service client du constructeur peut forcer la dissociation sur présentation de la carte grise.
Ce qu'il faut retenir
- Une voiture récente est un terminal connecté : elle collecte, stocke et transmet, souvent sans consentement explicite.
- L'eCall est encadré ; les services connectés propriétaires beaucoup moins.
- Le geste le plus efficace tient en un refus : ne pas synchroniser son répertoire téléphonique.
- La revente, la restitution de location et la fin d'un contrat de fonction sont des moments critiques : réinitialisation du système et dissociation du compte.
- Le RGPD vous donne des droits réels et gratuits ; la CNIL traite les plaintes.
L'anonymat total au volant n'existe plus : une plaque d'immatriculation est un identifiant public, et c'est la contrepartie assumée du droit de circuler. Mais entre une plaque lisible par les autorités et un journal complet de vos déplacements, freinages, contacts et destinations dans les serveurs d'une entreprise, il y a un fossé — et ce fossé, vous pouvez le creuser vous-même en un après-midi de réglages.



