Introduction : le compte qui continue de vivre
Il existe une catégorie de données particulièrement mal gérée en France : celles des morts.
Un profil de réseau social qui continue de suggérer aux amis de souhaiter un anniversaire à quelqu'un qui n'est plus là. Une boîte mail qui reçoit encore des relances bancaires, des newsletters, et parfois des messages de gens qui n'ont pas été prévenus. Un abonnement prélevé chaque mois sur un compte en cours de clôture. Un téléphone posé dans un tiroir, verrouillé, contenant dix ans de photographies que personne ne récupérera jamais — ou, au contraire, contenant des conversations que le défunt n'aurait jamais voulu voir lues.

Nous parlons beaucoup, sur ce site, de protéger son anonymat de son vivant : limiter ses métadonnées, cloisonner ses identités, choisir un canal discret quand la situation l'exige. Il manque un chapitre à cette réflexion, et c'est probablement le plus inconfortable : que devient tout cela quand vous n'êtes plus là pour l'administrer ?
La réponse par défaut est mauvaise dans les deux sens. Soit vos proches sont incapables d'accéder à quoi que ce soit — factures, contrats, photos de famille, comptes à fermer — et perdent des mois en démarches. Soit ils accèdent à tout, indistinctement, y compris à ce que vous aviez délibérément séparé du reste de votre vie.
Ce guide propose une troisième voie : la transmission sélective. Décider à l'avance ce qui passe, ce qui s'efface, et qui décide du reste.
Ce que dit vraiment le droit français
Contrairement à une idée répandue, il n'existe pas en France de « droit d'héritage » automatique sur les comptes en ligne d'un défunt. La situation est plus subtile — et plus favorable au défunt qu'on ne le croit.
Le RGPD s'arrête à la mort
Point de départ souvent ignoré : le Règlement général sur la protection des données ne s'applique pas aux personnes décédées. Son considérant 27 le dit explicitement, tout en laissant aux États membres la liberté de légiférer. La France a utilisé cette faculté.
L'article 85 de la loi Informatique et Libertés
C'est le texte central, issu de la loi pour une République numérique du 7 octobre 2016. Il pose trois principes que la CNIL rappelle régulièrement sur son site :
- Toute personne peut définir des directives relatives à la conservation, à l'effacement et à la communication de ses données après son décès.
- Ces directives peuvent être générales (déposées auprès d'un tiers de confiance certifié) ou particulières (données directement au responsable de traitement, c'est-à-dire à la plateforme concernée).
- En l'absence de directives, les héritiers peuvent exercer certains droits — notamment faire fermer les comptes, obtenir la mise à jour des données, ou accéder aux informations nécessaires au règlement de la succession.
Le mot important est certains. Les héritiers ne récupèrent pas un droit d'accès général au contenu. Ils obtiennent ce qui est utile à la liquidation de la succession et à l'organisation du deuil. La nuance est fine, souvent mal comprise par les familles, et régulièrement source de contentieux.
La correspondance privée reste protégée
Autre point mal connu : le secret des correspondances ne s'éteint pas mécaniquement avec la mort de l'un des correspondants. Les messages échangés impliquent une autre personne vivante, dont les données, elles, sont pleinement protégées par le RGPD. Une plateforme qui livrerait l'intégralité d'une messagerie à des héritiers exposerait de fait les correspondants survivants.
C'est la raison pour laquelle Google, Apple ou Meta refusent presque systématiquement de remettre le contenu brut des échanges, même face à une demande d'héritier légitime, en dehors d'une réquisition judiciaire.
En pratique : la loi française vous donne un droit réel de décider. Encore faut-il l'exercer avant, car après, ce sont les conditions générales des plateformes qui gouvernent.
Les trois catégories à trier avant tout le reste
Avant de toucher au moindre réglage, faites l'inventaire. Non pas compte par compte — c'est décourageant et vous abandonnerez à la vingtième ligne — mais par fonction. Prenez une feuille de papier, pas un document dans le cloud.
1. Ce qui doit absolument passer
C'est la catégorie « administrative ». Sans elle, vos proches passeront six mois à écrire à des services clients.
- Banques, assurances-vie, épargne, comptes-titres
- Contrats d'énergie, box internet, forfaits mobiles, assurances
- Abonnements récurrents (streaming, logiciels, salles de sport, box mensuelles)
- Impôts, mutuelle, caisse de retraite
- Cryptomonnaies éventuelles — sans la phrase de récupération, l'actif est perdu définitivement
- Coordonnées du notaire, emplacement des documents papier
2. Ce qui a une valeur sentimentale
Photos, vidéos, correspondances familiales, projets créatifs, arbre généalogique, enregistrements vocaux. C'est ce que les familles regrettent le plus d'avoir perdu — et c'est presque toujours stocké chez un prestataire dont l'accès meurt avec vous.
3. Ce qui doit disparaître
La catégorie que personne n'aime écrire noir sur blanc, et qui justifie pourtant à elle seule toute la démarche.
Un journal personnel. Des recherches médicales. Des échanges avec un thérapeute, un avocat, une association. Une orientation, une croyance, une relation, un projet que vous n'aviez pas rendus publics. Des brouillons. Des messages envoyés dans un moment difficile. Une seconde identité en ligne assumée mais cloisonnée.
Rien de tout cela n'est honteux. Mais la vie privée ne consiste pas à n'avoir rien à cacher : elle consiste à choisir qui voit quoi. Ce choix ne devrait pas s'annuler à votre décès.
Configurer les outils : ce qui existe réellement

Bonne nouvelle : les principales plateformes proposent désormais des mécanismes intégrés. Ils sont gratuits, prennent une quinzaine de minutes, et personne ne les active.
| Service | Mécanisme | Où le trouver |
|---|---|---|
| Gestionnaire de compte inactif | Paramètres du compte Google → Données et confidentialité | |
| Apple | Contact légataire | Réglages → identifiant Apple → Héritage numérique |
| Meta (Facebook) | Contact légataire ou suppression automatique | Paramètres → Général → Compte commémoratif |
| Compte de commémoration sur demande | Formulaire dédié après décès | |
| Microsoft | Pas de mécanisme dédié, procédure successorale | Support Microsoft |
Le gestionnaire de compte inactif de Google
C'est de loin le plus puissant et le plus méconnu. Vous définissez un délai d'inactivité (3, 6, 12 ou 18 mois), une liste de contacts à prévenir, et — point crucial — vous choisissez précisément quels services sont partagés. Vous pouvez transmettre Google Photos et Drive sans transmettre Gmail. Vous pouvez aussi programmer la suppression pure et simple du compte à l'issue du délai.
C'est exactement la granularité que recommande la logique de tri décrite plus haut.
Le contact légataire Apple
Introduit avec iOS 15.2, il permet de désigner jusqu'à cinq personnes qui recevront une clé d'accès. Au décès, muni de cette clé et d'un certificat de décès, le légataire accède aux photos, notes, documents et sauvegardes — mais pas au trousseau de mots de passe, ni aux achats sous licence, ni aux données de santé. Cette exclusion est délibérée et plutôt bien pensée.
Le point aveugle : tout le reste
Votre banque en ligne, votre boîte mail secondaire, vos forums, votre hébergeur, vos noms de domaine, votre stockage chiffré, votre compte de messagerie sécurisée. Aucun mécanisme automatique. C'est là qu'intervient l'organisation manuelle.
La méthode du coffre à deux clés
Le réflexe naturel — écrire tous ses mots de passe dans un fichier « au cas où » — est la pire solution possible. Un tel fichier vous expose de votre vivant bien plus qu'il ne protège vos proches après.
La méthode robuste repose sur une séparation nette entre le contenant et l'accès au contenant.
Étape 1 : centraliser dans un gestionnaire de mots de passe
Un gestionnaire de mots de passe sérieux (Bitwarden, KeePassXC, 1Password, Proton Pass) résout deux problèmes d'un coup : il sécurise votre quotidien et il crée un point unique de transmission. Plusieurs proposent nativement un « accès d'urgence » : un contact désigné demande l'accès, vous recevez une notification, et si vous ne refusez pas dans un délai que vous avez fixé (par exemple 30 jours), l'accès s'ouvre.
C'est élégant, mais cela suppose que le contact sache que le mécanisme existe.
Étape 2 : matérialiser la clé maîtresse hors ligne
Le mot de passe maître, lui, ne doit exister nulle part en ligne. Deux supports fonctionnent bien :
- Le papier, dans un coffre-fort domestique ignifuge de petite taille, ou chez un notaire. C'est banal, mais le papier ne subit pas de panne de firmware.
- Le métal, pour les phrases de récupération critiques : une plaque de sauvegarde en acier gravée résiste au feu et à l'eau, ce que ne fait pas une feuille rangée dans un tiroir de cuisine.
Pour les fichiers eux-mêmes — photos, archives, documents notariés numérisés — une clé USB chiffrée matériellement, avec code PIN physique, permet de constituer une capsule remise à un tiers sans que ce tiers puisse l'ouvrir seul.
Étape 3 : séparer les deux moitiés
Le principe est simple : personne ne doit détenir à la fois le support et le code. Le support chez un proche, le code chez le notaire. Ou l'inverse. Cette séparation vous protège d'une consultation prématurée et protège vos proches d'un soupçon en cas de litige successoral.
Étape 4 : documenter, pas seulement stocker
Un gestionnaire rempli de 300 entrées sans explication reste illisible pour quelqu'un qui découvre l'outil dans le pire moment de sa vie. Rédigez une note d'une page — sur un carnet à couverture rigide ou dans une note chiffrée du coffre — qui explique : où se trouve quoi, dans quel ordre procéder, qui contacter, et surtout ce que vous ne souhaitez pas voir ouvert.
Cette dernière phrase n'a aucune valeur juridique contraignante, mais elle a une valeur morale considérable. Les familles la respectent presque toujours.
Le testament numérique : ce qui est valable, ce qui ne l'est pas

En droit français, un « testament numérique » au sens d'un document rédigé et signé électroniquement n'existe pas. L'article 970 du Code civil impose au testament olographe d'être entièrement écrit, daté et signé de la main du testateur. Un fichier texte, aussi détaillé soit-il, n'est pas un testament.
Ce que vous pouvez faire, en revanche :
- Rédiger un testament olographe manuscrit qui mentionne vos directives numériques et désigne une personne chargée de les exécuter. Déposé chez un notaire, il est inscrit au Fichier central des dispositions de dernières volontés (FCDDV) et sera retrouvé.
- Déposer des directives générales auprès d'un tiers de confiance certifié par la CNIL, comme le prévoit l'article 85. L'écosystème français de ces tiers reste embryonnaire, mais le cadre existe.
- Enregistrer des directives particulières directement chez chaque plateforme (les mécanismes du tableau ci-dessus). Ce sont les plus efficaces en pratique, car exécutées automatiquement.
- Écrire une lettre d'intention non contraignante, jointe au testament, qui explique le raisonnement. Une chemise cartonnée à élastique, rangée avec les papiers d'identité et le livret de famille, est le classement le plus souvent retrouvé par les familles.
Attention à un piège fréquent : transmettre un mot de passe n'est pas transmettre un droit. Accéder à un compte avec les identifiants du défunt reste, formellement, une usurpation. Les banques le savent et bloquent les comptes dès notification du décès. Mieux vaut donc que vos héritiers disposent des informations (quelle banque, quel numéro de contrat) plutôt que des seuls accès.
Le cas particulier des communications sensibles
Certaines personnes utilisent, pour de bonnes raisons, des canaux volontairement dissociés de leur identité principale : messagerie chiffrée dédiée, adresse mail jetable, envoi de SMS anonyme pour signaler une situation sans exposer son numéro. Journalistes, soignants, victimes de violences, bénévoles associatifs, lanceurs d'alerte — ou simplement des gens qui séparent leurs sphères.
Pour ces usages, la règle est différente et tient en une phrase : ce qui devait rester cloisonné de votre vivant doit disparaître, pas être transmis.
Concrètement :
- Ne documentez pas ces comptes dans le coffre familial. La documentation crée l'exposition.
- Privilégiez les services à suppression automatique après inactivité, ou activez la suppression programmée quand elle existe.
- Si des personnes dépendent de ce canal (une victime que vous accompagnez, une source), prévoyez une passation vers une structure, pas vers un proche : association, employeur, confrère. La continuité doit être institutionnelle.
- Un service de SMS anonyme, par construction, ne conserve pas de fil de discussion attaché à votre identité : c'est précisément l'intérêt d'un canal qui ne survit pas à son usage.
Checklist : deux heures, une fois pour toutes
- Activer le gestionnaire de compte inactif Google avec sélection service par service
- Désigner un contact légataire Apple (jusqu'à 5 personnes)
- Choisir sur Facebook et Instagram entre compte commémoratif et suppression
- Installer un gestionnaire de mots de passe et y migrer les comptes essentiels
- Configurer l'accès d'urgence avec un délai de carence de 30 jours minimum
- Écrire le mot de passe maître sur papier, le placer dans un coffre-fort ignifuge ou chez le notaire
- Séparer physiquement le support et le code entre deux dépositaires
- Rédiger la note d'une page : où, dans quel ordre, quoi ne pas ouvrir
- Mentionner l'existence de ces directives dans un testament olographe manuscrit
- Supprimer ou programmer l'extinction des comptes cloisonnés
- Prévenir la personne concernée qu'elle a été désignée — étape oubliée dans neuf cas sur dix
- Revoir l'ensemble une fois par an, à date fixe
Conclusion : l'anonymat n'est pas un privilège des vivants
La mort numérique révèle, en accéléré, tout ce que nous acceptons de laisser s'accumuler. Des comptes qu'on n'utilise plus, des sauvegardes qu'on n'a jamais triées, des correspondances qu'on n'a jamais relues et qui parlent de nous plus fidèlement que nous ne le voudrions.
Préparer sa succession numérique n'est pas un exercice morbide. C'est le même geste que fermer une session sur un ordinateur partagé, ou que choisir de ne pas donner son numéro à un inconnu : une décision sur qui voit quoi.
La loi française vous accorde ce droit, plus largement que la plupart des législations européennes. Les plateformes fournissent les outils. Il ne manque que deux heures un dimanche après-midi — et l'acceptation, très inconfortable, que cette question vous concerne aussi.
Sources et références
- CNIL — « Mort numérique : peut-on demander l'effacement des informations d'une personne décédée ? » et fiches pratiques sur l'article 85 de la loi Informatique et Libertés
- Loi n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique, article 63
- Règlement (UE) 2016/679 (RGPD), considérant 27
- Code civil, articles 970 et suivants (forme du testament olographe)
- Conseil supérieur du notariat — Fichier central des dispositions de dernières volontés
- Centres d'aide de Google, Apple et Meta relatifs aux comptes de personnes décédées



